Laurent Dombrowicz
 

Kuki de Salvertes : Laurent, de quelle manière es-tu arrivé à la mode ? Raconte-moi ton parcours initiatique.

Laurent Dombrowicz  : J'ai une formation de réalisateur de cinéma. J'ai étudié à l'INSAS à Bruxelles, qui est une très bonne écol e. Mais après mes études, j'ai compris que le rythme d'un projet cinématographique, même publicitaire, de sa conception à sa diffusion, est très lent et nécessite des équipes lourdes. En plus, à l'époque, la production de films de fiction en Belgique était quasiment confidentielle. En travaillant sur des clips musicaux, j'ai goûté à une esthétique plus « glam » très proche de la mode. Le rythme saisonnier de la mode et des parti pris esthétiques moins ancrés dans le réalisme ont donc été les raisons de mon changement de cap. J'ai été approché par le plus grand hebdomadaire belge francophone pour faire des images et écrire sur les jeunes créateurs du moment, qui étaient en train de percer au niveau international. C'était en 1989. Le reste a été un enchaînement de rencontres, d'ascensions, de succès et d'échecs, comme dans tous les métiers. Je me suis installé à Paris de manière définitive en 1998.

KdS : Ton premier shooting ? Quand était-ce ? Pour qui était-ce ? Pour quel magazine ? Quelle trace a-t-il laissé pour toi ?

LD : Je ne m'en souviens même pas. Cela devait être pour l'édition belge de l'Express, mais cela ne m'a laissé aucun souvenir.

KdS : Qu'est ce qui fait la particularité de ton style ?

LD : Je pense que dans mon style, on peut très facilement retrouver ma « culture », qui est donc essentiellement cinématographique, mais aussi picturale. J'aime quand la mode s'imprègne de références. J'ai aussi des codes d'élégances comme le graphisme du noir et blanc (à priori je n'aime pas les imprimés !) que je peux traduire dans un style bourgeois ou néo gothique selon l'occasion.

KdS : A quoi ressemble l'emploi du temps de Laurent Dombrowicz ?
Est-ce aussi complexe qu'on l'imagine ?

LD : Je pense que pour être un « bon » styliste, il ne faut pas être uniquement obsédé par les vêtements. Ce n'est que la partie visible de l'iceberg. J'aime les vêtements, c'est certain, mais notre métier consiste avant tout à fabriquer de l'image, donc du rêve. J'aime m'entourer de gens jeunes (j'ai depuis deux ans un assistant extraordinaire qui a vingt ans) ou les observer dans leur manière de vivre, presque dans leurs rites. C'est ma manière non pas de rester « jeune » mais de rester en phase avec l'air du temps. C'est quelque chose dont j'ai aussi besoin pour transmettre aux clients, comme le groupe L'Oréal, qui me demandent de décrypter les tendances de la mode par un biais sociologique.

Donc, cela peut paraître futile, mais les déjeuners en terrasse sont instructifs. Le week end, les marchés aux puces s'imposent (par goût personnel ET pour l'observation des œuvres d'art ou des biens de consommation que notre société recycle), partout où je peux être dans le monde. Le reste du temps, le travail de styliste, est essentiellement au téléphone avec les bureaux de presse ou la production, ou sur l'ordinateur pour organiser les recherches iconographiques, les prises de vues, le planning de la saison ou des rencontres avec des photographes ou des mannequins. Et on est plus proche des 35 heures par jour que par semaine !

 

KdS : Quelle est la part de ton temps que tu accordes aux éditoriaux magazine ?

LD : 80% environ. C'est énorme, mais c'est nécessaire pour faire de vrais beaux sujets.

KdS : Combien réalises-tu de shootings par saison ?

LD : En éditorial, entre quinze et vingt homme et femme confondus, si on compte les séries beauté. Une dizaine de prises de vues en publicité.

KdS : Quelle est la séance photo dont tu gardes le meilleur souvenir ?

LD : Il y en a deux. Une séance de pho tos de mode avec Isabelle Adjani pour le Citizen K avec le photographe Greg Lotus.   Elle a un magnétisme qui va au –delà de toute considération sur la beauté ou sur la folie.
Habituellement, je n'aime pas trop les photos avec les VIPS, à cause d'un entourage envahissant et trop « policé », mais Isabelle Adjani, c'est quelqu'un qui échappe à toute les normes et à tout contrôle. L'autre, c'est un sujet de mode masculine autour de la figure de Mozart avec Tyen. C'est un photographe que j'adore avec qui j'ai une complicité unique. Nous aimons nous lancer des défis mutuels pour repousser chaque fois plus loin des défis de style, mais toujours dans « son » esprit néo-classique. Pour ce shooting, nous avions beaucoup de mannequins, dont deux garçons exceptionnels (Jarod et Lucien) et Tyen, comme d'habitude, a transformé ce sujet en métaphore de la perversion et de la séduction.

KdS : Laurent, te souviens-tu de notre première rencontre ?

LD : Notre première rencontre remonte à 1990, lorsque tu avais tes premiers locaux rue Etienne Marcel. J'étais venu, conseillé et orienté par mon amie, collègue et compatriote Pascale Renaux, pour interviewer le créateur suédois Marcel Marongiu, qui était alors en plein boum médiatique. Tu étais exactement comme tu es aujourd'hui, enthousiaste, très professionnel et un peu survolté !

KdS : Je pense qu'ensemble nous avons marqué à notre façon la mode du milieu des années 90. Comment expliques-tu l'envergure médiatique qu'a généré notre collaboration autour d'Olivier Theyskens?

LD : Olivier Theyskens, par ce qu'il représentait tout d'abord, était une « nourriture » rêvée pour les médias. Extrêmement jeune, avec sa beauté androgyne, talentueux sans être trash,….L'effet « Madonna »,   dont TOTEM est l'initiateur, avant même son premier défilé, avant même que je crée avec lui ce qui allait être sa société, a été un détonateur inouï, à peine croyable. D'ailleurs, tout le monde a été dépassé. Nous nous sommes servis de cette « bombe », pour expliquer par exemple aux clients qui voulaient acheter la collection (qui n'était pas à vendre) que Madonna avait une exclusivité. Cela les rendait fous et ils prenaient rendez-vous pour acheter la collection avec six mois d'avance. Avec Jeremy Scott et quelques autres, Olivier fait partie de la dernière génération de jeunes créateurs (je ne parle pas de ceux qui travaillent pour des grandes marques) auxquels la presse acceptait d'accorder du crédit. L'époque Tom Ford a tout changé. Aujourd'hui, être un jeune créateur, c'est non seulement très difficile, mais en plus, ce n'est pas nécessairement une valeur ajoutée. Les magazines voudraient que les jeunes soient déjà riches, célèbres et rentables, en quelque sorte. Ensuite, la stratégie médiatique mise en place et la beauté des collections ont servi de catalyseurs pour confirmer et amplifier la notoriété d'Olivier, tout particulièrement aux Etats-Unis. Je pense que tout jeune créateur a besoin d'une fée, d'un Pygmalion ou d'une autre créature protectrice. Kuki de Salvertes et moi-même avons été sans conteste ceux d'Olivier. Sans nous, il aurait peut être fait une carrière interessante, car son talent est plus que remarquable. Mais sans doute pas à vingt ans et pas cette carrière-là !

KdS : Laurent, après le photo stylisme, y a-t-il une vie ? Si oui, quels sont tes projets futurs ?

LD : Si on ne veut pas devenir une créature de musée comme la divine Anna Piaggi ou un vieux rédacteur aigri (je ne citerai pas de noms), il faut, je crois, développer non seulement les différents aspects du métier de stylisme, mais faire du vrai conseil, de l'analyse. Offrir à des magazines mais aussi à des marques de mode ou à d'autres types d'entreprises, la singularité de notre regard. Etre pluri-disciplinaire peut bien évidemment aider. J'ai la chance d'être également journaliste ce qui m'aide, au-delà des images que je crée avec les photographes, à communiquer mon regard sur le présent et sur l'avenir. Après sept ans de collaboration étroite avec le magazine Citizen K, je retrouve enfin ma totale liberté. Je crois aux extrêmes : au grand luxe et à l'underground. Pas de place pour le tiède, comme dit notre amie Donatella Versace. Pour les magazines, c'est la même chose. C'est donc vers cette bipolarité que je me tourne aujourd'hui, avec des propositions multiples et intéressantes.